Don Quichotte et les gens « degôche »
Parfois, je suis fatiguée, je désespère devant l'ampleur de la tâche à accomplir et sur les nombreuses contradictions, pour ne pas dire paradoxes, qui jalonnent notre parcours. Dans ma dernière note, je m'interrogeais sur les différentes injonctions symboliques produites pas les productions mainstream et sur l'éventuelle nécessité de produire nos propres contenus. Force est de constater que ce n'est pas si simple que ça.
Parfois, on est confrontés à une ignorance crasse, à une bêtise confondante et, ô surprise, toutes ces charmantes saillies proviennent du monde alternatif, du monde non mainstream qu'on chérit tant. O joie de constater que les imbéciles sont souvent heureux de l'être et surtout n'ont absolument pas conscience de maintenir le système de domination qu'ils dénoncent. On est machistes, on est sexistes mais on est de gauche alors notre machisme est notre sexisme est acceptable, voire excusable, voire vous devriez rigoler avec nous ! Bande de cons, j'ai envie de vous dire, gros abrutis, sombres crétins, tout comme il n'y a pas un racisme plus acceptable parce qu'il est soi-disant "degôche", il n'y a aucun machisme ou sexisme acceptable. Le sexisme et le machisme sont universels, tout comme la connerie et ce n'est pas parce qu'il vient de tel ou tel endroit qu'il est plus acceptable ou plus excusable.
L'ampleur de la tâche, y compris dans ce qui pourrait être notre propre camp, est tout simplement tellement immense que parfois, on se dit "à quoi bon ?". A quoi bon aller prêcher devant une bande d'abrutis benoîtement satisfaits de leur connerie et ne comprenant pas une seconde qu'ils sont à côté de la plaque. Ca dénonce l'inégalité salariale homme/femme, ça dénonce l'homophobie, ça crie "mort aux cons" et ça vomit ses blagues sexistes fièrement tout en étant convaincu que ça va faire marrer l'assistance, ça parle "cul", "bite", "couilles", "partouze" et "suçage" et sa pousse des gros "bwa ha hahahaha !" se contentement. Les trois mecs au fond qui trouvent ça complètement débile se tairont, de peur de se faire charrier pendant un mois en se faisant traiter de "gonzesses". Les greluches sont pas contentes ? Tant mieux ! On pisse sur le féminisme et toutes ces conneries castratrices. Et oui, "gonzesse" ça reste une insulte dans cette belle famille "degôche".
Quand on fait remarquer qu'on en a plein les ovaires, que les graves syndrômes de la DSKite qui se développent chez ces messieurs, on s'en tamponne les trompes de Fallope et que leur putain de "bite" on s'en bat l'utérus, on nous fait tranquillement remarquer "qu'on n'a qu'à faire pareil". Traduction : t'en as marre de lire des papiers culs dans le canard associatif ? Et ben fais ton propre papier cul. Fais pareil que nous, ça équilibrera.
Alors quoi, faut-il rentrer dans l'arène, écrire des papiers, monter sur l'estrade, en portant l'étendard "gonzesse and proud", gueuler haut et fort qu'on est une nana, qu'on est gouine, qu'on est queer et qu'on emmerde les 3 beaufs qui gueulent plus forts que les autres, qu'on va gueuler plus fort qu'eux ? Faut-il chercher à dominer les cons qui dominent ? Faut-il saisir leurs armes, se battre avec leurs règles ? Faut-il rentrer dans le jeu complètement crétin de la guerre des sexes quand soi-même on se sent bien au delà de ça ? Le problème c'est que ces imbéciles heureux posent les règles d'un jeu truqué parce que, pendant qu'on se bat comme une chienne, qu'on reste sur ses gardes, on n'aborde pas la vraie question : la première domination qu'on apprend étant môme, la première domination qui légitime toutes les autres, c'est la domination masculine induite par les rôles genrés. Encore faudrait-il que l'armée de crétins à laquelle on est confronté(e)s, y compris et d'autant plus malheureusement dans son propre camp, comprenne et accepte ce postulat.
Alors, un contenu produit par une gonzesse, par une gouine, par un pédé, pas un(e) trans, serait forcément gage de qualité ? Et si ces personnes reconduisaient les normes, est-ce que ça ne décrédibiliserait pas d'autant plus les paroles alternatives ? Et là , je me dis que ça ressemble vachement à l'excuse donnée pour ne pas garantir la parité aux postes décisionnels dans les entreprises, ou pour l'égalité salariale : est ce que le boulot serait forcément mieux fait parce que c'est une femme ? Comment dépasser cette putain d'opposition binaire avec des gens qui reconduisent les rôles genrés ? Finalement, faut-il chercher à clouer le bec aux cons ? Finalement, est-ce qu'il ne faut pas tenir la barre malgré tout et dire ce qu'on a à dire, chacun avec ce qu'il a dans le ventre, chacun dans son individualité, tous dans notre diversité ? Mais comment ne pas, du coup, être tenté de parler avec sa propre communauté, seulement avec sa propre communauté, là où les bases de départ sont déjà là ? Comment trouver sa place, comment faire passer des messages quand on a l'impression de se battre contre des moulins à vent ?
Question ouverte...
